Actu voiture électrique

Donut Lab et sa batterie solide : une escroquerie à 25 millions de dollars

Philippe Moureau

Ce n’est pas tous les jours qu’une enquête aussi fouillée vient mettre fin à l’histoire d’une startup qui promettait de changer la face de l’industrie automobile. Donut Lab, entreprise finlandaise qui avait fait sensation au CES 2026 avec une prétendue batterie à électrolyte solide aux performances inouïes, vient d’être exposée par une investigation indépendante menée par le chercheur Ziroth, en collaboration avec plus de 20 experts en batteries. Le verdict est sans appel : la technologie vendue comme révolutionnaire n’est rien d’autre qu’une cellule lithium-ion classique. Entre temps, plus de 1 300 petits investisseurs ont mis la main à la poche pour un total d’environ 25 millions de dollars.

Des promesses spectaculaires qui ne résistent pas à l’analyse électrochimique

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut revenir aux annonces initiales. En janvier 2026, Donut Lab présentait une batterie capable de délivrer 400 Wh/kg de densité énergétique, d’encaisser 100 000 cycles de charge et de se recharger intégralement en 5 minutes. Le tout avec une chimie sodium-ion à électrolyte solide, censée s’affranchir du lithium. Des chiffres qui, si vous suivez l’actualité du secteur, dépassent largement ce que les meilleures cellules commerciales actuelles peuvent offrir — y compris celles de Toyota ou Samsung SDI, deux acteurs qui investissent des milliards dans cette technologie depuis des années.

L’enquête de Ziroth s’est appuyée sur des experts reconnus, notamment Julian Zanau du Fraunhofer Research Institute, le Dr. Yahim San de l’université Justus-Liebig, ou encore le Dr. Yuo Hesca de l’université des sciences appliquées de Seinäjoki. Tous ont analysé les mêmes données issues des tests réalisés par le laboratoire finlandais VTT. Deux éléments sont particulièrement accablants :

  • Les courbes de tension de la cellule testée montrent un plateau entre 3,7 et 3,8 volts à 50 % de charge — une signature typique des cellules lithium-ion à haute teneur en nickel (chimie NCM). Les cellules sodium-ion ne dépassent généralement pas 3,5 volts à ce même niveau de charge.
  • Les données d’expansion cellulaire révèlent un « kink » caractéristique entre 50 et 70 % d’état de charge, provoqué par la réorganisation des ions dans les couches de graphite de l’anode. Or, les ions sodium sont physiquement trop volumineux pour s’intercaler dans le graphite. Cette signature identifie sans ambiguïté une anode en graphite et donc des ions lithium.
A lire également :  BYD envisage sérieusement une entrée en Formule 1 pour conquérir l'Occident

La densité énergétique calculée à partir des données réelles ? Environ 298 Wh/kg. Ce qui correspond tout à fait à une bonne cellule lithium-ion moderne, mais est bien loin des 400 Wh/kg annoncés. Comme le résume l’enquête avec une formule percutante : « c’est comme avoir une empreinte légèrement bruitée et une photo du visage du suspect. Et c’est encore une correspondance. »

CT Coatings, Nordic Nano, Donut Lab : un montage opaque derrière des NDA agressifs

L’investigation remonte la chaîne des acteurs impliqués et le tableau qui se dessine est pour le moins surprenant. La technologie à l’origine de toute cette affaire proviendrait d’une entreprise allemande nommée CT Coatings, dont le portefeuille de brevets mêle allègrement des inventions de dalles pavées sérigraphiées, de porte-menus et de triangles de signalisation. Julian Zanau du Fraunhofer résume son impression après une rencontre avec leurs représentants : « Ma première impression était que ces personnes ne savaient pas comment fonctionne une batterie. Ils parlaient de l’absence de métaux des terres rares dans leurs batteries, et donc de l’absence de lithium. Or, pour n’importe quel chimiste, le lithium n’a rien à voir avec les terres rares. »

La structure du montage était la suivante : CT Coatings fournissait la technologie, Nordic Nano était censée assurer la fabrication, et Donut Lab se positionnait comme le bras commercial. Problème : Nordic Nano n’aurait jamais produit une seule cellule. L’ancien directeur commercial de Nordic Nano, Lauri Peltola, a d’ailleurs déposé une plainte en tant que lanceur d’alerte, affirmant que les spécifications annoncées n’avaient jamais été atteintes. Des emails internes cités dans l’enquête montrent que Donut Lab demandait encore à CT Coatings quand des preuves concrètes des performances promises seraient disponibles. Elles ne sont jamais venues.

A lire également :  Fiat casse les prix de ses voitures électriques avec une offre dès 13 900 €

Des investisseurs particuliers pris pour cibles

C’est peut-être l’aspect le plus préoccupant de cette affaire. La comparaison avec Theranos — le scandale américain autour de la startup de tests sanguins d’Elizabeth Holmes — est avancée dans l’enquête, mais avec une nuance : là où Theranos avait surtout convaincu de grands fonds d’investissement, Donut Lab a ciblé massivement des particuliers. Sur les plus de 1 300 actionnaires recensés, plus de 900 détiendraient 50 parts ou moins, correspondant à des investissements estimés entre 3 000 et 23 000 euros par personne. Une partie de ces fonds provient d’une campagne de financement participatif sur la plateforme finlandaise Springvest en 2023, initialement autour de Verge Motorcycles, la marque de motos liée à l’écosystème Donut Lab.

Après le raccrochage de la batterie « miracle » à la valorisation de l’entreprise, celle-ci est passée du statut de constructeur de motos en difficulté à celui de société mère d’un « portefeuille d’un demi-milliard d’euros ». Une lettre adressée aux investisseurs par le PDG Marko Lehtimäki promettait un retour sur investissement potentiel de 10x en 12 à 18 mois. La valorisation a ensuite été gonflée à 1,25 milliard de dollars après la présentation au CES. Les autorités financières et pénales finlandaises auraient ouvert des enquêtes. Pour couronner le tout, Lehtimäki avait affirmé en janvier 2026 qu’il ne levait pas de fonds.

A lire également :  Ferrari Luce : au lieu de simuler un V12, la marque a fait quelque chose d'inattendu

Quel impact sur la crédibilité des batteries solides en général ?

Au-delà du cas Donut Lab, ce scandale soulève une question légitime : est-ce que ce type d’affaire risque de refroidir les investisseurs et le grand public vis-à-vis des batteries à électrolyte solide ? Ce serait dommage, car contrairement à ce que Donut Lab promettait, des programmes sérieux existent bel et bien. Toyota a investi plus de 15 milliards de dollars dans cette technologie et vise des véhicules de série d’ici 2027-2028. Samsung SDI dispose de la plus grande ligne pilote de production de batteries solides au monde et prévoit une production de masse dès 2027. Ces deux acteurs s’appuient sur des décennies de recherche, des équipes d’ingénieurs et des processus de validation rigoureux — tout ce qui manquait manifestement à Donut Lab.

Ce que cette affaire met en lumière, c’est moins la difficulté technique du défi que la facilité avec laquelle des allégations non vérifiées peuvent circuler lorsqu’elles s’adressent à un public sans les outils pour les évaluer. Si vous êtes particulier et que vous envisagez d’investir dans une startup du secteur des batteries ou des véhicules électriques, retenez ceci : une validation technique indépendante — pas celle commandée par l’entreprise elle-même — est le strict minimum avant d’engager votre argent. Le secteur n’avait pas besoin d’un nouveau Nikola.

Réagissez à l'article
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire