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La taxe au kilomètre pour les électriques va-t-elle provoquer une fraude aux compteurs ?

Albert Lecoq

Le débat sur la fiscalité des véhicules électriques en France prend de l’ampleur, et il mérite qu’on s’y attarde sérieusement. Alors que le Royaume-Uni a acté l’instauration d’une taxe kilométrique sur les voitures électriques dès 2028, la simple évocation d’une mesure similaire en France suffit à provoquer une levée de boucliers. Propriétaires, futurs acheteurs, petits et grands rouleurs : vous avez été des centaines à réagir, et vos inquiétudes méritent d’être examinées une par une, sans drama inutile mais sans minimiser non plus les enjeux réels.

Pourquoi une taxe kilométrique sur les véhicules électriques est envisagée

Le problème de fond est connu depuis longtemps : la TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques), prélevée directement sur l’essence et le diesel, rapporte des dizaines de milliards d’euros chaque année à l’État. À mesure que le parc thermique diminue au profit de l’électrique, ces recettes s’effritent mécaniquement. Il faudra bien trouver un substitut, et la taxe au kilomètre est régulièrement citée comme piste sérieuse.

Avant d’imaginer le pire, un point de contexte s’impose. Le rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), publié en juin 2026 et associé à la Cour des comptes, ne recommande pas la taxe kilométrique. Il la juge d’abord juridiquement contrainte : la directive européenne Eurovignette interdit de cumuler une telle taxe avec les péages existants déjà en place sur le réseau français. Le CPO lui préfère une solution bien plus simple — une redevance annuelle de détention d’environ 95 euros par véhicule, modulée selon le poids et l’empreinte au sol, qui pourrait rapporter près de 3 milliards d’euros par an. Le gouvernement, de son côté, assure qu’aucun projet de loi n’est en préparation. Le débat reste donc pour l’instant théorique, mais les questions qu’il soulève sont légitimes.

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Le spectre de la fraude au compteur kilométrique

C’est le point qui concentre le plus de vos réactions, et il est difficile de ne pas comprendre pourquoi. Contrairement à la TICPE prélevée automatiquement à la pompe, une taxe au kilomètre reposerait nécessairement sur des relevés de compteur — déclaratifs ou périodiques — sans mécanisme de contrôle simple et universel. Or, la manipulation des compteurs kilométriques existe déjà sur le marché de l’occasion, y compris sur des véhicules électriques. L’introduire comme variable fiscale directe reviendrait à transformer cette pratique marginale en réflexe généralisé.

« Les compteurs trafiqués vont exploser », prévient l’un d’entre vous, résumant d’une phrase ce que beaucoup pensent tout bas. Un autre va plus loin : « Il n’y a aucun moyen d’être sûr du kilométrage réel parcouru, donc tout le monde va tricher. » Ce n’est pas une position de principe contre l’impôt ; c’est un constat pragmatique sur la faisabilité du système. Et le calcul est vite fait : au Royaume-Uni, la taxe est fixée à environ 2,2 centimes d’euro par kilomètre. Pour un conducteur roulant 10 000 km par an, la facture atteint 220 euros. Sur la durée de vie d’un véhicule — disons 15 ans et 150 000 km — l’économie potentielle pour un fraudeur dépasse les 3 300 euros. De quoi motiver des interventions sur l’électronique de bord, surtout si le marché gris des manipulateurs de compteurs s’organise en conséquence.

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Le scénario le plus sombre évoqué dans vos témoignages est celui d’un marché de l’occasion empoisonné. Aujourd’hui, l’acheteur d’un véhicule d’occasion peut déjà se faire avoir sur le kilométrage. Demain, si ce chiffre devient une donnée fiscale, la méfiance entre particuliers pourrait atteindre un niveau inédit, détruisant une partie de la confiance qui structure ce marché. Une conductrice soulève également une conséquence perverse supplémentaire : pour compenser les pertes fiscales liées à la fraude anticipée, l’État serait tenté de majorer le taux de la taxe, faisant ainsi payer aux conducteurs honnêtes le prix de la triche des autres.

Une taxe aveugle face aux écarts de consommation réelle

Au-delà de la fraude, vos commentaires pointent un autre problème de fond : l’absence totale d’équité écologique dans le principe même d’une taxe appliquée au kilomètre parcouru, sans tenir compte de la consommation réelle du véhicule. Deux voitures électriques parcourant le même trajet peuvent afficher des bilans énergétiques radicalement différents.

  • Un petit véhicule urbain sobre peut se contenter de 12 à 14 kWh/100 km
  • Un SUV électrique lourd et puissant peut en consommer 19 à 22 kWh/100 km, voire davantage en conditions hivernales
  • La différence de poids à vide entre ces deux catégories peut dépasser 700 kg, avec un impact sur l’usure des routes bien réel

« Ce n’est pas acceptable qu’un véhicule qui consomme 19 kWh/100 km se retrouve à payer la même chose qu’un véhicule efficient à 12 kWh/100 km sur le même trajet », résume un intervenant. C’est exactement là que la taxe kilométrique brute montre ses limites : elle ignore l’efficience énergétique, qui est précisément l’un des leviers que la fiscalité écologique devrait encourager. Taxer le kilomètre sans nuance, c’est traiter de la même façon l’effort technologique et l’absence d’effort, ce qui n’a guère de sens dans une politique de transition énergétique cohérente.

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Quelles alternatives font consensus parmi les automobilistes ?

Vos réactions ne se limitent pas à la critique : plusieurs pistes alternatives émergent des commentaires, et certaines recoupent précisément ce que le CPO a lui-même suggéré. La redevance annuelle fixe modulée selon le poids et l’empreinte au sol du véhicule recueille une adhésion relative, car elle supprime le risque de fraude kilométrique tout en introduisant une forme de progressivité vertueuse. Un SUV de 2,5 tonnes contribuerait davantage qu’une citadine de 1,2 tonne, reflétant mieux l’usure des infrastructures.

D’autres lecteurs rappellent une réalité souvent oubliée dans ce débat : les propriétaires de voitures électriques paient déjà la TVA sur leur électricité, contribuent aux péages autoroutiers au même titre que tout le monde, et ont souvent financé leur véhicule à un prix d’achat significativement plus élevé que l’équivalent thermique. L’argument selon lequel « les thermiques payent 55 à 60 % de taxes sur le carburant, il est logique que les électriques contribuent aussi » est entendu, mais il mérite d’être pondéré par l’ensemble de la charge fiscale déjà supportée. Si une nouvelle contribution doit exister, son architecture devra être simple, infalsifiable et proportionnelle à l’impact réel du véhicule — pas une taxe aveugle qui pénalise autant le conducteur sobre que celui qui roule en forteresse électrique de deux tonnes et demie.

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