Ford vient de franchir une étape concrète dans sa stratégie de repositionnement industriel. Le constructeur américain a officiellement lancé Ford Energy, une filiale à part entière chargée de produire et commercialiser des systèmes de stockage d’énergie par batteries (BESS) destinés aux opérateurs de réseaux électriques, aux centres de données et aux grands clients industriels. La production sera assurée depuis une gigafactory au Kentucky, avec une capacité annuelle annoncée de 20 GWh. Ce n’est pas un virage à 180 degrés improvisé, mais plutôt l’aboutissement d’une réorientation stratégique amorcée depuis plusieurs mois.
Comment Ford est passé de l’excédent de capacité batterie à un nouveau marché porteur
Pour comprendre la naissance de Ford Energy, il faut remonter à la fin 2025. Ford avait alors annoncé son intention de reconvertir ses usines de batteries pour véhicules électriques afin de produire du stockage d’énergie stationnaire, après avoir constaté que la demande en batteries pour voitures électriques ne permettait pas d’absorber les capacités installées. Cette annonce était intervenue quelques jours seulement après la dissolution de la colossale coentreprise BlueOval SK, valorisée à 11,4 milliards de dollars, que Ford partageait avec SK On. Les deux partenaires ont séparé leurs actifs, Ford récupérant notamment les opérations de Glendale, dans le Kentucky.
C’est précisément dans cette usine, initialement conçue pour produire des batteries destinées aux voitures électriques, que Ford Energy va s’installer. Lisa Drake, nommée présidente de la nouvelle filiale en janvier 2026, a précisé que l’équipe a passé “la majeure partie d’une année à exécuter : sécuriser les chaînes d’approvisionnement, préparer les sites de fabrication et aligner notre technologie sur la demande massive de stockage d’énergie domestique.” Autrement dit, Ford ne repart pas de zéro : l’infrastructure est déjà là, ce qui constitue un avantage concurrentiel non négligeable face aux entrants qui doivent construire leurs usines from scratch.
Le DC Block, le produit phare de Ford Energy : ce que cachent les fiches techniques
Le produit central de Ford Energy s’appelle le DC Block. Il s’agit d’un système de stockage d’énergie conteneurisé au format 20 pieds, construit autour de cellules LFP prismatiques de 512 Ah. Il en existe deux versions selon la durée de décharge souhaitée :
FE-250 : système à décharge sur 2 heures
FE-450 : système à décharge sur 4 heures
Les deux configurations partagent une capacité d’énergie nominale de 5,45 MWh, une plage de tension de 1 040 à 1 500 VDC, un système de gestion thermique par refroidissement liquide et un BMS propriétaire. Sur le plan de la robustesse, la fiche technique est sérieuse : plage de fonctionnement de -35°C à +55°C, protection IP55, protection anticorrosion C5, et fonctionnement jusqu’à 4 000 mètres d’altitude sans déclassement. Chaque unité pèse environ 43,5 tonnes et s’inscrit dans l’empreinte standard d’un conteneur maritime de 20 pieds.
Le choix de la chimie LFP (lithium fer phosphate) mérite qu’on s’y attarde. Ce type de cellule offre une meilleure stabilité thermique et une durée de vie en cycles supérieure aux alternatives NMC. Pour un usage stationnaire, c’est le standard qui s’est imposé à l’échelle mondiale. Ford annonce une conception pour 20 ans de performance, ce qui est cohérent avec les exigences des acheteurs institutionnels comme les gestionnaires de réseau. Les premières livraisons sont prévues pour fin 2027.
Face à Tesla et à un marché en pleine expansion, quelle place pour Ford Energy ?
Le marché du stockage d’énergie à grande échelle est actuellement dominé par Tesla, dont le Megapack s’est imposé comme la référence mondiale. En 2025, Tesla a déployé un record de 46,7 GWh de stockage d’énergie en une seule année. La prochaine génération, le Megapack 3, actuellement en phase de montée en production depuis la gigafactory de Houston, offrira 5 MWh par unité avec une capacité de production annuelle visée de 50 GWh. Face à cela, les 20 GWh annoncés par Ford représentent moins de la moitié de la capacité prévue par Tesla. Mais le contexte de marché rend cette comparaison moins défavorable qu’elle n’y paraît.
Les États-Unis devraient en effet ajouter 24 GW de stockage de batterie à l’échelle des réseaux électriques en 2026, soit presque le double du record de 15 GW enregistré en 2025. Les projections industrielles tablent sur plus de 600 GWh de stockage sur le réseau américain d’ici 2030. La demande des centres de données constitue un moteur particulièrement fort : l’essor de l’infrastructure liée à l’intelligence artificielle génère une consommation électrique sans précédent. Selon certaines analyses, les data centers pourraient représenter jusqu’à 83 % des déploiements de stockage commercial et industriel derrière le compteur d’ici 2030.
Ford joue également sur un argument stratégique dans le contexte commercial actuel : ses systèmes sont assemblés aux États-Unis, ce qui les rend éligibles au crédit d’investissement Section 48E et répond aux exigences de contenu domestique. À l’heure où les tensions commerciales avec les fabricants chinois de BESS restent vives, ce positionnement peut faire la différence lors des appels d’offres publics ou des décisions d’achat des grands opérateurs énergétiques.
Ce qu’il reste à prouver avant les premières livraisons
La trajectoire de Ford Energy soulève quelques questions légitimes. Les premières livraisons prévues fin 2027 signifient qu’il faudra patienter plus d’un an avant que le produit arrive chez les clients, pendant lequel Tesla sera déjà en production de volume avec le Megapack 3. Ford n’a pas encore communiqué sur ses tarifs, ce qui est pourtant central dans un marché où le coût par MWh constitue le principal critère d’achat pour les opérateurs.
Malgré ces inconnues, l’approche reste cohérente. Ford dispose d’un outil industriel déjà en place, d’une expérience de 122 ans en fabrication — un gage de crédibilité que la plupart des startups du secteur ne peuvent pas revendiquer — et d’une chaîne d’approvisionnement en cours de structuration. La reconversion d’une usine de batteries pour voitures électriques en site de production pour le stockage réseau n’est pas simplement un plan B : c’est une lecture lucide d’un marché qui, lui, n’attend pas.
Rédigé par Albert Lecoq
Spécialiste des guides d'achat de voitures électriques, je suis passionné par les nouvelles technologies et je suis un fervent partisan de l'adoption de la technologie électrique et de la mobilité durable.
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