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Quand Ferrari dévoile sa première voiture électrique, on pourrait s’attendre à un déluge d’éloges de la part des passionnés. C’est tout l’inverse qui s’est produit avec la Luce. Sur les réseaux sociaux, dans les sections commentaires, sur les forums spécialisés : le rejet a été quasi immédiat et presque unanime. Mais ce consensus négatif mérite qu’on s’y attarde sérieusement, parce que la réalité est sans doute plus nuancée que ce que l’internet veut bien laisser croire.
Le grief principal adressé à la Luce n’est pas qu’elle soit électrique. Les amateurs de la marque au cheval cabré ont globalement accepté l’idée de l’électrification, même à contrecœur. Ce qui pose problème, c’est la silhouette. Personne n’attendait une Ferrari aussi discrète, aussi monolithique, aussi… sage.
Retirez les badges, et peu de gens seraient capables d’identifier la voiture. Ce n’est pas une critique anodine pour une marque dont l’identité visuelle a toujours été aussi forte que les performances mécaniques. Il existe bien des détails aérodynamiques travaillés dans la carrosserie, des éléments de design soignés qui distinguent la Luce d’une voiture ordinaire, mais le langage formel général reste étonnamment générique pour Maranello. La vue du dessus est peut-être l’angle le plus parlant : la Luce ressemble moins à une voiture sportive qu’à un objet designé, une sorte de gadget premium à quatre roues assumant pleinement son inspiration Apple.
Ce n’est pas un hasard. Ferrari a délibérément fait appel à Jony Ive et Marc Newson, via leur agence LoveFrom, pour concevoir ce modèle. Ive est l’homme derrière l’esthétique des iPhone et des MacBook, une philosophie fondée sur la pureté des surfaces, l’absence d’ornements superflus et une forme d’évidence dans le résultat final. Newson, lui, a bâti sa réputation sur des objets de consommation variés, pas principalement sur des automobiles. Le résultat reflète fidèlement ces influences. Ferrari n’a pas glissé vers ce style par inadvertance : il y avait une intention claire, même si le résultat surprend.

Si la philosophie minimaliste de la Luce est défendable, ses proportions le sont beaucoup moins. C’est probablement là que réside le vrai malaise. La voiture manque d’un capot avant suffisamment long et d’une section avant plus affirmée, deux éléments qui, indépendamment de la présence ou non d’un moteur thermique sous le capot, contribuent à donner à une automobile l’allure d’une vraie voiture de performance.
Comparez avec ce que font les concurrents en ce moment :
La Luce, elle, tombe dans un entre-deux inconfortable : ni berline affirmée, ni crossover assumé, avec des proportions qui rappellent parfois, et c’est peu flatteur pour une Ferrari, certaines compactes à vocation familiale. C’est ce décalage entre le badge et la silhouette qui provoque le plus de rejet, pas forcément le style épuré en lui-même.
C’est ici que le raisonnement change de nature. La Luce n’est pas conçue pour remplacer une 296, une 812 Superfast ou même un Purosangue. Son acheteur type est probablement quelqu’un qui possède déjà plusieurs Ferrari dans son garage et qui cherche quelque chose que Maranello n’a jamais vraiment proposé : une grande voiture familiale cinq places, silencieuse, technologique, utilisable au quotidien, mais arborant toujours le cheval cabré.
Pour ce profil d’acheteur, une esthétique sobre et différenciante a du sens. C’est une manière de ne pas marcher sur les plates-bandes des modèles sportifs existants, tout en se positionnant clairement dans un segment premium ultra-exclusif. Ceux qui inondent les commentaires d’avis négatifs ne sont, dans leur grande majorité, pas les personnes qui signeront un bon de commande.
Reste une question financière qui mérite d’être posée franchement. La Luce semble chère, même par rapport aux standards Ferrari, pour ce qu’elle propose visuellement et fonctionnellement. Et les marchés financiers l’ont dit à leur manière : après le dévoilement, les actions Ferrari cotées à Milan ont chuté de 8,4 %, celles cotées à New York de 5,1 %. Ce recul s’ajoute à une chute de 31 % enregistrée en octobre 2025, quand Ferrari avait présenté son plan stratégique à horizon 2030, jugé trop prudent par les investisseurs.
La situation de Ferrari illustre parfaitement la tension à laquelle font face les constructeurs de prestige : ils ne peuvent pas simplement copier la stratégie des marques généralistes. L’électrification doit cohabiter avec la rareté, l’héritage de la marque, la cohérence de gamme et une politique tarifaire qui tient la route. Ferrari a besoin d’une voiture électrique pour satisfaire aux exigences d’émissions en vigueur, tout en continuant à vendre des moteurs V12. Mais encore faut-il que cet modèle électrique trouve preneur en nombre suffisant pour que l’équation ait du sens.
Un SUV ou une berline sportive électrique dans la tradition Ferrari aurait sans doute été plus simple à vendre — visuellement, émotionnellement, commercialement. Mais elle aurait aussi été directement comparée aux sportives thermiques de la marque et aux hypercars électriques de la concurrence. Si Ferrari estime que la technologie électrique actuelle ne permet pas encore de rivaliser sur ce terrain sans décevoir, choisir un segment différent est une décision logique, même si elle dérange.
La Luce n’est donc ni un accident de design ni une trahison délibérée. C’est un pari calculé, avec ses forces et ses faiblesses bien réelles. Juger cette voiture comme une supercar ratée, c’est passer à côté du sujet. La vraie question est de savoir si le public auquel elle s’adresse, celui qui ne poste pas de commentaires en colère sur les forums, sera au rendez-vous.
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