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Londres a toujours été une ville à part dans le paysage automobile européen. Ses fameux taxis noirs, sa densité de circulation, ses embouteillages légendaires… et désormais, une politique antipollution dont les résultats commencent à faire parler bien au-delà du Royaume-Uni. La capitale britannique a mis en place une zone dite Ultra Low Emission Zone (ULEZ), et les chiffres publiés récemment sont suffisamment parlants pour mériter qu’on s’y attarde sérieusement.
L’idée est simple dans son principe : tout véhicule qui ne respecte pas des normes d’émissions minimales doit payer une taxe journalière de 12,50 livres sterling (environ 15 €) pour circuler dans la zone. La restriction s’applique 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans exception horaire. Ce n’est pas une zone piétonne, pas une interdiction totale — c’est une incitation financière à rouler propre.
Lancée en 2019 sous l’impulsion du maire Sadiq Khan (bien que l’idée initiale remonte à 2015, sous Boris Johnson), la zone a d’abord couvert le centre de Londres avant d’être étendue en 2021 puis en 2023. Elle couvre aujourd’hui l’intégralité du Grand Londres, soit une zone où vivent environ 9 millions de personnes. À titre de comparaison, c’est à peu près la population de Paris et sa petite couronne réunies.
Il faut nuancer : les critères d’éligibilité ne sont pas draconiens. La plupart des voitures essence de moins de 20 ans et des diesels de moins de 10 ans sont exemptées. Les véhicules de livraison et les bus bénéficient également de dérogations. Ce n’est donc pas une guerre aux voitures thermiques au sens strict — mais visiblement, cela suffit à provoquer un changement de comportement à grande échelle.
Le rapport publié par la mairie de Londres révèle des baisses significatives de deux des polluants les plus nocifs issus des transports :
Au total, 99 % des capteurs de qualité de l’air répartis dans la ville ont enregistré une amélioration. Ce n’est pas un effet localisé : c’est une transformation à l’échelle métropolitaine. Avant la mise en place de ces mesures, environ 4 000 personnes mouraient chaque année à Londres à cause de la pollution atmosphérique. Une réduction d’un tiers des polluants les plus létaux pourrait représenter plus de 1 000 vies épargnées par an.
Les bénéfices ont aussi été particulièrement marqués dans les quartiers défavorisés, historiquement les plus exposés à la pollution : on y observe une réduction de 80 % du nombre d’habitants exposés à des niveaux illégaux de pollution. C’est un point que l’on oublie souvent dans le débat sur les voitures : la pollution de l’air frappe toujours plus fort ceux qui ont le moins les moyens de s’en protéger.
Sur le plan climatique, la réduction des émissions de CO2 accumulée sur cinq ans équivaut à ce que produiraient environ 3 millions de vols aller-retour entre Londres et New York. Un ordre de grandeur qui donne une idée de l’impact réel de la politique.
Une étude publiée en 2026 par la Queen Mary University of London apporte peut-être l’argument le plus frappant en faveur de la zone. Les chercheurs ont comparé la fonction pulmonaire des enfants à Londres avec celle des enfants de Luton, une ville de taille moyenne située juste en dehors de la métropole londonienne, non soumise à l’ULEZ.
Avant la mise en place de la zone, les enfants de Luton avaient une meilleure capacité pulmonaire que les enfants londoniens, en raison de l’air plus pollué de la capitale. Quatre ans après l’entrée en vigueur de l’ULEZ, les enfants de Londres avaient rattrapé leurs homologues de Luton. Mieux encore, la proportion d’enfants présentant une fonction pulmonaire cliniquement altérée est passée de 14 % à 9 % à Londres, contre une baisse de 9 % à 7 % à Luton sur la même période. Londres a donc progressé deux fois plus vite.
Ces chiffres importent pour une raison précise : les dommages pulmonaires subis durant l’enfance peuvent être permanents. Un enfant dont les poumons se développent dans un air de mauvaise qualité peut en subir les conséquences toute sa vie — en termes de santé, mais aussi de qualité de vie et de capacités physiques. L’argument dépasse largement la question écologique.
Il serait inexact d’attribuer tous ces progrès à la seule politique tarifaire. L’essor des voitures électriques au Royaume-Uni y a également contribué de façon notable. En 2024, près de 3 voitures neuves sur 10 vendues au Royaume-Uni étaient électriques — un taux parmi les plus élevés d’Europe. Cette dynamique facilite l’adhésion à une zone comme l’ULEZ : quand les alternatives propres existent, accessibles et nombreuses, les politiques restrictives rencontrent moins de résistance et sont plus efficaces.
Entre juin 2023 et septembre 2024, le nombre de véhicules non conformes circulant dans la zone a chuté de 58 %. Un programme de mise à la casse doté de 200 millions de livres sterling a permis à des ménages modestes de retirer 15 232 anciens véhicules de la circulation. Ce type de mesure d’accompagnement est souvent ce qui fait la différence entre une politique perçue comme punitive et une politique réellement inclusive.
Un dernier chiffre pour refermer ce dossier : en 2019, le King’s College London estimait qu’il faudrait 193 ans à la capitale britannique pour respecter les seuils légaux de dioxyde d’azote. Londres a atteint cet objectif l’an dernier — soit 184 ans plus tôt que prévu. Ce n’est pas anodin : c’est la démonstration qu’une politique publique cohérente, même imparfaite, peut accélérer considérablement ce que l’on croyait impossible à court terme.
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