BYD lance la production de voitures électriques en Europe : ce que ça change vraiment
BYD ne se contente plus d’exporter ses véhicules vers l’Europe depuis ses usines chinoises. Le constructeur de Shenzhen passe à […]
Sommaire
Akio Toyoda n’est pas un dirigeant comme les autres. Président du conseil d’administration de Toyota, il est l’une des rares voix de l’industrie automobile mondiale à exprimer publiquement ses réserves face à la transition vers le tout-électrique. Dans une interview accordée à nos confrères britanniques de Carwow, il a livré un témoignage étonnamment personnel, presque intime, sur sa vision de l’automobile et ses craintes pour l’avenir du secteur.
Akio Toyoda ne cache pas son attachement viscéral aux moteurs à combustion. Il dit aimer l’odeur de l’essence, les sons mécaniques d’un moteur qui tourne, les vibrations qui traversent le volant. Ce n’est pas qu’un simple attachement nostalgique : pour lui, ces sensations font partie de l’essence même de l’automobile. Sa « plus grande crainte », selon ses propres mots, serait de voir l’ensemble des constructeurs basculer exclusivement vers les voitures électriques à batterie, abandonnant toute forme de motorisation thermique ou alternative.
Ce positionnement lui vaut, de son propre aveu, un sentiment d’isolement au sein de l’industrie. « Je me sens très seul », a-t-il confié, dans une déclaration qui tranche avec le discours ambiant des grandes conférences automobiles où chaque dirigeant s’empresse d’annoncer sa feuille de route vers le zéro émission. Reconnaître publiquement cette solitude est, pour un homme à la tête de l’un des groupes automobiles les plus puissants du monde, un geste rare qui mérite qu’on s’y attarde.
Si les déclarations d’Akio Toyoda peuvent surprendre, elles ne sont pas déconnectées de la stratégie réelle du groupe. Toyota ne ferme pas la porte aux voitures électriques : le constructeur en commercialise déjà plusieurs, et une nouvelle génération de modèles 100 % électriques est en préparation. Mais la marque refuse de placer tous ses œufs dans le même panier. Sa stratégie dite « multi-énergies » repose sur une conviction simple : la réduction des émissions de CO₂ ne peut pas, selon Toyota, se résoudre par une seule technologie imposée à l’échelle mondiale.
Pionnier de l’hybride avec la Prius depuis la fin des années 1990, Toyota argue que les réalités du terrain varient énormément d’un pays à l’autre. Le mix énergétique, l’état des infrastructures de recharge, le niveau de vie des conducteurs : autant de facteurs qui rendent une transition universelle vers le tout-électrique difficile à justifier de manière uniforme. Le groupe continue en parallèle d’investir dans la technologie hydrogène, une autre piste que Toyota considère sérieusement, notamment pour les véhicules utilitaires lourds et certains marchés spécifiques.
Au-delà des arguments techniques ou économiques, c’est une certaine philosophie de l’automobile qu’Akio Toyoda défend. Dans son interview, il est allé jusqu’à déclarer : « Si on devait juste réaliser un bon bilan financier, lancer des projets rentables ou viser la neutralité carbone, ce ne serait pas passionnant. » Une phrase qui surprend dans un secteur où les décisions stratégiques sont généralement justifiées par des chiffres, des parts de marché et des objectifs réglementaires.
Ce discours porte aussi une dimension sociale que le dirigeant japonais tient à mettre en avant : la défense des emplois dans la filière des équipementiers thermiques. Toyota emploie ou fait travailler indirectement des centaines de milliers de personnes liées à la chaîne de valeur du moteur à combustion, aussi bien au Japon qu’à l’international. Une conversion brutale au tout-électrique représenterait, selon lui, un risque social majeur que l’industrie sous-estime.
Il faut reconnaître que la stratégie hybride de Toyota a jusqu’ici démontré son efficacité commerciale. Le groupe affiche régulièrement des volumes de ventes parmi les plus élevés du monde, porté notamment par ses modèles hybrides qui séduisent une clientèle qui ne souhaite pas encore franchir le cap du véhicule 100 % électrique. En Europe, les hybrides Toyota représentent une part significative des immatriculations de la marque, dans un contexte où la demande pour les voitures électriques pures reste encore en deçà des prévisions les plus optimistes.
Néanmoins, Toyota accuse un retard visible sur le segment purement électrique par rapport à des acteurs comme Tesla, BYD, ou même certains constructeurs européens. Ce décalage est assumé par Akio Toyoda, qui refuse de sacrifier la cohérence de sa vision industrielle au profit d’une course à l’annonce. Reste à savoir si cette posture restera tenable à mesure que les réglementations sur les émissions se durcissent, notamment en Europe où l’interdiction des nouvelles voitures thermiques est fixée à 2035. Toyota aura alors à démontrer que son pari multi-énergies était le bon — ou devra accélérer bien plus franchement sa bascule vers l’électrique.
Réagissez à l'article