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Lucid Motors traverse une période particulièrement délicate. En l’espace de quatre mois à peine, le constructeur californien a procédé à deux vagues massives de licenciements, remplacé sa direction, supprimé un poste de fabrication entier et revu ses ambitions de production à la baisse. Difficile, face à ce tableau, de ne pas s’interroger sur la solidité réelle d’une marque souvent présentée comme l’une des plus prometteuses du secteur électrique premium.
En février 2026, Lucid avait déjà supprimé 12 % de ses effectifs. En juin, c’est 18 % supplémentaires qui sont partis, soit environ 1 500 employés touchés, qu’il s’agisse de salariés permanents, de contractuels ou d’ouvriers à l’heure. Ces chiffres sont d’autant plus significatifs que Lucid comptait encore 9 000 collaborateurs fin 2025, avant la première vague. En cumulant les deux plans sociaux, c’est donc près d’un tiers de la force de travail qui a disparu en moins d’un semestre.
Sur le plan financier, la restructuration est censée générer 158 millions de dollars d’économies annualisées, pour un coût immédiat d’environ 32 millions de dollars en indemnités de départ. La mesure la plus parlante reste sans doute la suppression du second poste de production à l’usine de Casa Grande, en Arizona. Lucid a officiellement justifié ce choix par la nécessité d’aligner la production avec « la demande anticipée ». Traduit sans détour : le constructeur ne vend pas suffisamment de voitures pour justifier les capacités qu’il avait mises en place. Au premier trimestre 2026, Lucid a produit 5 500 véhicules mais n’en a livré que 3 093, finissant la période avec des stocks pléthoriques et un objectif annuel de 25 000 unités déjà compromis.
Ces coupes interviennent dans un contexte de transition managériale que l’on peut qualifier, au minimum, de mouvementée. Depuis le départ précipité du fondateur Peter Rawlinson en février 2025, Lucid a enchaîné les départs en cascade : l’ingénieur en chef Eric Bach licencié fin 2025 et ayant engagé une procédure pour licenciement abusif, l’exécutif Emad Dlala parti quelques mois seulement après une promotion, et maintenant Marc Winterhoff, l’ex-CEO par intérim censé rester en tant que directeur des opérations, dont le poste a simplement été supprimé. Il repart avec ses indemnités, « un soutien sécuritaire » et le droit de conserver son véhicule de fonction.
C’est désormais Silvio Napoli qui tient les rênes. Officiellement en poste depuis le 1er juin 2026, il vient d’un univers radicalement différent : il a passé l’essentiel de sa carrière chez Schindler Group, le géant suisse des ascenseurs et escalators mécaniques, où il a occupé les fonctions de président et de directeur général. Son objectif déclaré est de « simplifier l’entreprise, améliorer l’exécution et renforcer la compétitivité ». Le chantier est considérable. En deux ans, Lucid a vu défiler plus d’une douzaine de cadres dirigeants — un roulement qui fragilise la continuité opérationnelle et envoie un signal peu rassurant aux investisseurs comme aux acheteurs potentiels.
Il serait injuste de réduire Lucid à ses déboires managériaux. Sur le plan technique, le constructeur dispose d’un vrai savoir-faire. La berline Lucid Air reste l’une des voitures électriques les plus efficientes du marché, avec une autonomie atteignant plus de 800 km sur certaines versions, et des groupes motopropulseurs dont l’efficience est régulièrement citée comme référence dans l’industrie. Le SUV Gravity confirme ce positionnement premium, et vient même d’intégrer une conduite semi-autonome mains libres. Le module de traction baptisé Atlas, développé pour le futur SUV Cosmos, est décrit par l’entreprise comme une véritable avancée en matière de compacité et de rapport puissance/poids.
Le problème n’est donc pas l’ingénierie. Il n’a jamais vraiment été là. Ce qui fait défaut, c’est la capacité à transformer une excellence technique indéniable en volumes de vente suffisants pour atteindre la rentabilité. Supprimer des postes ne crée pas de la demande, et les coupes budgétaires n’accélèrent pas la mise sur le marché d’un véhicule grand public.
Toutes les espérances reposent aujourd’hui sur le Cosmos, un SUV électrique attendu avant la fin de l’année 2026 et positionné à moins de 50 000 dollars. C’est le premier modèle de Lucid réellement accessible à une clientèle large, et son succès ou son échec déterminera en grande partie l’avenir du constructeur. Des prototypes ont récemment été aperçus en phase de tests près de l’usine de Casa Grande, roulant aux côtés d’un Tesla Model Y — clairement la cible à battre.
Lucid mise également sur d’autres relais de croissance, notamment un partenariat de robotaxi avec Uber et Nuro prévu pour se lancer à San Francisco dans le courant de l’année. Mais le constructeur n’a pas confirmé si ces projets seraient affectés par les réductions d’effectifs en cours. Dans ce contexte, le fait que Lucid soit détenu à titre majoritaire par le Fonds Public d’Investissement d’Arabie Saoudite (PIF), qui a déjà injecté plusieurs milliards dans l’entreprise, constitue un filet de sécurité que peu de constructeurs indépendants peuvent s’offrir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle deux plans sociaux d’une telle ampleur en un an n’ont pas encore déclenché une crise existentielle ouverte.
Reste une question que les prochains mois se chargeront de trancher : un constructeur qui se rétrécit à grande vitesse est-il encore capable de lancer et d’industrialiser le modèle de masse dont il a désespérément besoin ? Si le Cosmos convainc face au Model Y, les coupes actuelles auront l’air d’une remise à plat salutaire. Dans le cas contraire, il faudra se préparer à de nouvelles « simplifications ».
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