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L’Europe sauve le moteur thermique et c’est une mauvaise nouvelle

Albert Lecoq

Le recul de Bruxelles sur l’interdiction totale des moteurs thermiques en 2035 fait débat dans l’industrie automobile européenne. Présentée comme une bouffée d’oxygène par certains constructeurs, cette flexibilité réglementaire pourrait paradoxalement affaiblir la compétitivité du continent face aux géants chinois et américains de l’électrique.

L’Allemagne mène la charge pour sauver le thermique

L’Allemagne, première puissance automobile européenne avec ses 800 000 emplois directs dans le secteur, a orchestré cette révision réglementaire. Le chancelier allemand Friedrich Merz n’a pas caché sa satisfaction lors d’une conférence de presse récente : “Nous devons corriger les conditions en Europe aussi rapidement que possible pour que cette industrie ait un avenir sur notre continent.”

Cette position reflète les inquiétudes des constructeurs allemands, qui voient leurs parts de marché s’éroder face à la concurrence asiatique. BMW, Mercedes-Benz et Volkswagen ont multiplié les pressions sur les régulateurs européens, arguant que la transition vers l’électrique se faisait trop rapidement pour les consommateurs et leurs chaînes d’approvisionnement.

La Chine déjà installée dans le salon européen

Pendant que l’Europe tergiverse, les constructeurs chinois consolident leur position sur le marché continental. BYD, Nio et Xpeng ne se contentent plus d’exporter leurs véhicules électriques : ils établissent désormais des usines directement en Europe. BYD a ainsi inauguré son premier site de production européen en Hongrie, tandis que Nio développe son réseau d’échange de batteries sur plusieurs pays.

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Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les marques chinoises représentaient moins de 1% du marché européen en 2019, contre près de 8% fin 2024. Cette progression fulgurante s’explique par une offre électrique diversifiée, des prix compétitifs et une technologie de pointe, notamment sur les batteries LFP (lithium-fer-phosphate) qui équipent désormais la majorité de leurs modèles.

Un répit qui pourrait coûter cher à long terme

L’assouplissement réglementaire européen comporte des risques majeurs pour la compétitivité technologique du continent. Jos Delbeke, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence et ancien haut fonctionnaire climat de l’UE, met en garde : “Ce qui se passe maintenant constitue un signal d’alarme pour l’industrie. Une certaine flexibilité peut être nécessaire pour de bonnes raisons, mais elle doit rester temporaire.”

Le secteur automobile européen, qui génère environ 1 000 milliards d’euros de production économique annuelle, risque de creuser son retard technologique face à Tesla et aux constructeurs chinois. Ces derniers investissent massivement dans la recherche et développement, particulièrement sur les batteries à électrolyte solide et les systèmes de recharge ultra-rapide dépassant les 300 kW.

Des mesures d’accompagnement insuffisantes ?

La Commission européenne a prévu quelques contreparties à cet assouplissement. Les incitations seront renforcées, notamment pour les petites voitures électriques produites sur le territoire européen. Le nouveau cadre réglementaire maintient un objectif de réduction de 90% des émissions de CO2 pour les flottes des constructeurs à partir de 2035.

  • Soutien financier accru pour les véhicules urbains électriques
  • Incitations à la production locale de batteries
  • Programmes de formation pour la transition des compétences
  • Investissements dans l’infrastructure de recharge rapide
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Reste à savoir si ces mesures suffiront à combler l’écart technologique qui se creuse avec l’Asie. Les experts estiment que l’Europe accuse déjà un retard de 18 à 24 mois sur la Chine en matière de densité énergétique des batteries et de coûts de production.

Un précédent dangereux pour les objectifs climatiques

Au-delà des enjeux industriels, cette reculade européenne interroge sur la crédibilité des engagements climatiques du continent. Si les constructeurs ont réussi à faire plier les régulateurs une première fois, ils pourraient récidiver lors des prochaines échéances réglementaires. Cette situation compromet non seulement les objectifs de neutralité carbone pour 2050, mais aussi la leadership européen dans la lutte contre le réchauffement climatique.

L’ironie de la situation veut que ce répit accordé au thermique pourrait finalement accélérer la perte d’influence de l’automobile européenne. Pendant que les constructeurs du continent prolongent leurs gammes à essence et diesel, leurs concurrents asiatiques et américains perfectionnent des technologies d’avenir qui définiront la mobilité de demain. Une stratégie qui transforme progressivement l’Europe en sanctuaire de technologies d’hier, au risque de voir ses emplois industriels s’évaporer vers des contrées plus innovantes.

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