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En Chine, les géants pétroliers remplacent toutes leurs pompes à essence par des chargeurs électriques

Philippe Moureau

Il y a quelques semaines, une station-service Sinopec du quartier de Qingpu à Shanghai a subi une transformation radicale : les cuves d’essence enterrées ont été extraites du sol, les pompes démontées, et à leur place ont été installés des chargeurs ultrarapides signés BYD. Pas quelques bornes vissées en périphérie du site, mais une reconversion totale en hub de recharge 100 % électrique. Ce n’est pas un coup de communication isolé. C’est la première réalisation concrète d’un accord industriel et capitalistique signé le 3 juin 2026 entre les deux géants chinois, et potentiellement le modèle de ce que pourrait devenir une grande partie des 30 000 stations-service que Sinopec exploite à travers la Chine.

Un géant pétrolier qui déerre ses propres cuves d’essence

La station pilote est implantée au 1209 Huqingping Road à Shanghai. Ce qui frappe d’emblée, c’est la méthode : Sinopec n’a pas simplement ajouté des bornes à une station existante. Le groupe a extrait ses réservoirs d’hydrocarbures souterrains pour les remplacer par des batteries Blade de deuxième génération de BYD, qui servent de tampon entre le réseau électrique et les chargeurs. Un compagnie pétrolière d’État qui creuse ses propres fondations pour y glisser des packs de batteries, l’image parle d’elle-même.

Le hub accueille six chargeurs en forme de « T », chacun équipé de deux câbles, ce qui offre 12 points de recharge simultanés. Leur disposition reprend exactement celle des anciennes îlots de pompes, ce qui n’est pas un hasard. L’objectif est de conserver les réflexes des automobilistes : on entre, on branche, on repart en quelques minutes. Sinopec a également conservé sa supérette automatisée “Easy Joy” ouverte 24h/24 et aménagé un espace de repos avec fauteuils inclinables et une station de suivi de santé pour les conducteurs qui patientent.

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Comment une ancienne station-service délivre de la recharge au mégawatt

La question technique qui se pose immédiatement est simple : comment une station-service ordinaire peut-elle délivrer 1 500 kW sur un seul connecteur sans bénéficier d’un raccordement électrique digne d’un poste de transformation industriel ? La réponse de BYD repose sur une architecture de stockage tampon. Chaque chargeur est adossé à quatre packs de batteries LFP Blade représentant entre 169 et 185 kWh de capacité cumulée. Ces buffers absorbent lentement l’énergie du réseau, puis la restituent en impulsion massive vers le véhicule.

Résultat : le site ne tire que 100 kW du réseau électrique en continu pour maintenir les batteries tampons chargées, mais est capable de délivrer jusqu’à 1 500 kW à la voiture en charge. Pas besoin de renégocier le contrat d’alimentation électrique ni d’attendre des années qu’un opérateur réseau modernise le poste de quartier. Cette architecture présente un second avantage non négligeable : en cas de coupure de courant, les batteries tampons maintiennent les chargeurs opérationnels, offrant une certaine résilience aux aléas du réseau.

  • Puissance de charge maximale : 1 500 kW par connecteur
  • 10 à 70 % de charge en environ 5 minutes sur véhicule compatible
  • 10 à 97 % de charge en environ 9 minutes en conditions normales
  • Environ 12 minutes pour une charge complète à -30°C
  • Tirage réseau : seulement 100 kW pour recharger les buffers en continu
  • Batteries tampon : 4 packs Blade LFP par chargeur, soit 169 à 185 kWh par unité
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L’accord BYD-Sinopec et l’ampleur du déploiement en Chine

Cette station shanghaïenne est la vitrine d’un partenariat bien plus large. Le 3 juin 2026, BYD et Sinopec ont signé un accord-cadre de coopération industrielle et capitalistique couvrant le réseau de recharge, les services intégrés et la chaîne d’approvisionnement. Sinopec, c’est plus de 30 000 stations-service, plus de 14 000 sites de recharge et d’échange de batteries déjà existants, et environ 20 millions de clients par jour. Chacun de ces sites est théoriquement candidat à la même reconversion.

Du côté de BYD, le constructeur avait déjà déployé plus de 6 100 stations de recharge ultrarapide fin mai 2026 et vise les 20 000 installations en Chine d’ici fin 2026, dans le cadre de sa stratégie baptisée “Flash Charging China”, adossée à la plateforme Super E à 1 000 volts confirmée l’an dernier. La capacité de Sinopec à mettre à disposition des emplacements stratégiques sans nécessiter de mise à niveau du réseau accélère considérablement ce calendrier. Le président de Sinopec, Hou Qijun, a formulé l’objectif en termes de “transformation verte du réseau de transport chinois”, tandis que Wang Chuanfu, patron de BYD, pousse sa vision d’une Chine entièrement couverte par la recharge flash.

Ce que ce modèle implique pour l’Europe et les États-Unis

Ce qui se passe à Shanghai mérite l’attention des acteurs de la recharge en Europe et aux États-Unis, non pas pour son côté spectaculaire, mais pour sa logique économique. La recharge au mégawatt est souvent présentée comme une infrastructure réservée aux autoroutes dotées de raccordements électriques puissants. BYD démontre qu’avec un système tampon bien dimensionné, n’importe quelle station-service existante peut devenir un hub de recharge à haute puissance, sans attendre une mise à niveau réseau qui prend parfois des années.

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Le frein évident reste celui de la compatibilité véhicule. Les 1 500 kW ne profitent qu’aux voitures architecturées pour, c’est-à-dire les modèles BYD équipés de la batterie Blade de deuxième génération et de la plateforme 1 000 V. En dehors de la Chine, aucun modèle commercialisé à grande échelle n’atteint aujourd’hui ce niveau de compatibilité. Mais la logique d’infrastructure — peu coûteuse à déployer, neutre pour le réseau, implantée là où les automobilistes s’arrêtent déjà — est transposable bien au-delà des frontières chinoises, à condition que les constructeurs et les opérateurs de recharge acceptent de repenser leur approche du raccordement électrique.

Lire cela uniquement comme un signal fort de la transition énergétique serait réducteur. Sinopec vend du carburant à 20 millions de personnes chaque jour et observe que le marché automobile chinois bascule très rapidement vers l’électrique. Plutôt que de laisser BYD ou un autre acteur construire un réseau concurrent sur de nouveaux terrains et capter ce trafic, Sinopec préfère cannibaliser ses propres stations. La valeur, ici, c’est l’immobilier : 30 000 adresses déjà connues des automobilistes, déjà desservies, déjà rentabilisées. Les pompes changent, le flux de clients, lui, reste.

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