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Le Canada ouvre la porte aux voitures électriques chinoises… et assume le risque

Philippe Moureau

Le marché automobile canadien connaît un tournant inattendu. Alors que les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis se cristallisent, Ottawa adopte une stratégie radicalement différente de celle de Washington concernant les véhicules électriques fabriqués en Chine. Un récent sondage révèle que les acheteurs canadiens changent progressivement d’attitude face aux modèles chinois, une évolution qui pourrait redessiner le paysage de la mobilité électrique en Amérique du Nord. Cette ouverture survient au moment où le gouvernement canadien assouplit ses barrières douanières et cherche activement à attirer les constructeurs chinois sur son territoire.

Un changement radical dans la perception des consommateurs

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une enquête menée par le Nanos Research Group auprès de 1 009 Canadiens entre fin janvier et début février 2025, 53% des répondants affirment que l’origine chinoise d’une voiture électrique n’influencerait pas leur décision d’achat. Plus surprenant encore, 15% déclarent que cette provenance les rendrait même plus enclins à franchir le pas. Seuls 28% considèrent la fabrication chinoise comme un frein potentiel.

Cette évolution des mentalités est spectaculaire quand on la compare aux données de 2024. Il y a à peine un an, 61% des Canadiens interrogés se montraient réticents face aux automobiles chinoises, et seulement 9% y voyaient un argument favorable. Ce revirement rapide de l’opinion publique témoigne d’une maturation du marché et d’une meilleure compréhension des enjeux liés à l’électrification des transports. La qualité croissante des modèles chinois et leur positionnement tarifaire agressif ont manifestement contribué à cette acceptation progressive.

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Une politique commerciale qui rompt avec Washington

Le Canada a pris ses distances avec la ligne dure américaine. Après avoir initialement suivi les États-Unis en imposant des droits de douane de 100% sur les véhicules électriques chinois, Ottawa a fait marche arrière face aux représailles de Pékin. La Chine avait en effet riposté en taxant lourdement les exportations agricoles canadiennes, notamment le canola et ses dérivés, mettant en difficulté un secteur stratégique de l’économie nationale.

La nouvelle approche canadienne ramène les tarifs douaniers à un taux nettement plus modeste de 6,1%. Cette décision intervient dans un contexte de tensions croissantes avec l’administration Trump, qui n’hésite pas à menacer le Canada de tarifs punitifs tout en évoquant de manière provocante l’idée d’en faire le 51e État américain. Le gouvernement canadien autorise désormais l’importation de 49 000 véhicules électriques chinois pour l’année en cours, un quota appelé à augmenter progressivement.

Des véhicules abordables au cœur de la stratégie

Cette ouverture ne signifie pas un déferlement immédiat de modèles inconnus sur le marché canadien. Dans un premier temps, ce sont les véhicules fabriqués en Chine par des marques déjà établies comme Tesla, Volvo ou Polestar qui bénéficieront de cette accessibilité accrue. La stratégie canadienne vise avant tout à améliorer l’accessibilité financière des véhicules neufs pour les consommateurs.

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Le dispositif prévoit explicitement qu’une partie du quota annuel sera réservée aux modèles dont le prix reste inférieur à 35 000 dollars canadiens (environ 26 000 dollars américains). Cette mesure répond à une problématique majeure du marché électrique actuel : le coût d’acquisition qui reste prohibitif pour une large partie de la population. En parallèle, le gouvernement a relancé son programme d’incitation à l’achat, rebaptisé Electric Vehicle Affordability Program (EVAP), qui propose une aide de 5 000 dollars canadiens (3 670 dollars américains) pour les véhicules 100% électriques et de 2 500 dollars canadiens (1 835 dollars américains) pour les hybrides rechargeables.

Pour bénéficier de cette aide, les véhicules doivent respecter deux conditions principales : leur prix final ne doit pas dépasser 50 000 dollars canadiens (36 700 dollars américains) et ils doivent être fabriqués soit au Canada, soit dans un pays ayant conclu un accord de libre-échange avec le Canada. Cette dernière condition s’inscrit dans une logique de partenariat économique élargi.

L’objectif de production locale et ses incertitudes

Au-delà des importations, Ottawa cherche à convaincre les constructeurs chinois d’implanter des usines de production sur le territoire canadien. L’objectif affiché est double : dynamiser le secteur automobile local et créer des coentreprises capables de produire non seulement pour le marché domestique, mais aussi pour l’exportation. Cette ambition se heurte néanmoins à quelques précédents peu encourageants.

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L’exemple de BYD illustre les difficultés potentielles de cette approche. En 2019, le géant chinois avait ouvert une usine de fabrication d’autobus en Ontario, destinée à fournir la Toronto Transit Commission. L’expérience s’est soldée par un échec : BYD a depuis revendu le bâtiment et cessé la production. Les raisons invoquées incluent des problèmes d’approvisionnement en pièces détachées et un soutien technique insuffisant pour maintenir la flotte opérationnelle. Ces difficultés soulignent les défis logistiques et organisationnels liés à l’implantation de constructeurs étrangers.

Selon les informations rapportées par The Globe and Mail, Chery, le troisième plus grand constructeur automobile chinois, pourrait être le premier à commercialiser ses véhicules sur le marché canadien. Les discussions se poursuivent avec d’autres acteurs, bien que le gouvernement reste discret sur l’identité des entreprises ciblées. Cette stratégie de partenariats industriels pourrait transformer le Canada en plateforme de production pour l’ensemble du continent nord-américain, à condition de tirer les leçons des expériences passées et d’établir des cadres contractuels solides garantissant la pérennité des investissements. Le pari canadien reste audacieux : faire de la collaboration avec la Chine un avantage compétitif plutôt qu’une vulnérabilité stratégique.

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