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Tesla va perdre des milliards à cause de Stellantis et Toyota

Philippe Moureau

Vous l’ignorez peut-être, mais Tesla ne se contente pas de vendre des voitures pour générer des profits. Depuis des années, le constructeur californien tire une part substantielle de ses revenus d’un mécanisme peu connu du grand public : la vente de crédits carbone. Cette manne financière, qui représentait 2,76 milliards de dollars en 2024, vient de subir un coup sérieux en Europe. Toyota et Stellantis ont récemment annoncé leur retrait du pool européen de réduction des émissions de CO2 géré par Tesla pour l’année 2026, selon les documents officiels déposés auprès de l’Union européenne.

Ce départ n’est pas anodin. Ces deux géants figuraient parmi les contributeurs les plus généreux du système, et leur sortie marque un tournant dans la stratégie de conformité environnementale des constructeurs automobiles en Europe. Pour comprendre les enjeux, il faut revenir sur le fonctionnement de ce mécanisme et sur ce qu’il représente réellement pour Tesla.

Le système des pools de CO2 européens expliqué simplement

La réglementation européenne impose à chaque constructeur automobile de respecter des objectifs stricts en matière d’émissions de CO2 pour l’ensemble de sa flotte vendue sur le territoire de l’UE. Les marques qui ne parviennent pas à atteindre ces seuils peuvent se regrouper en “pools” avec des fabricants affichant un excédent, typiquement ceux qui produisent exclusivement des véhicules zéro émission. Tesla, qui ne commercialise que des voitures électriques, se retrouve naturellement en position de force dans ce système.

Le principe est relativement simple : les constructeurs traditionnels paient Tesla pour intégrer son pool et ainsi diluer leurs émissions moyennes grâce aux ventes de Model 3, Model Y et autres véhicules du catalogue californien. En 2019, Fiat-Chrysler, devenu depuis Stellantis, avait conclu un accord pouvant atteindre 2 milliards de dollars pour s’associer à Tesla. Honda et Jaguar Land Rover ont rapidement suivi le mouvement les années suivantes.

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Pour l’année de conformité 2025, le pool avait atteint une ampleur considérable avec pas moins de huit membres : Toyota, Stellantis, Leapmotor, Ford, Honda, Mazda, Subaru et Suzuki. Les analystes d’UBS estimaient que cette configuration pouvait rapporter à Tesla plus d’1 milliard d’euros rien qu’en Europe. Un chiffre qui fait tourner la tête quand on sait que cette somme tombe directement dans les résultats financiers sans pratiquement aucun coût de production associé.

Pourquoi Toyota et Stellantis quittent le navire

Les documents de l’UE révèlent qu’en 2026, le pool se réduit drastiquement pour ne plus compter que Tesla, Ford, Honda, Mazda et Suzuki. Les deux poids lourds ont donc pris leurs distances, mais pour des raisons bien distinctes.

Du côté de Toyota, la stratégie hybride porte ses fruits. Le constructeur japonais maintient depuis longtemps une proportion importante de véhicules hybrides dans sa gamme européenne et n’a conservé que peu de modèles fortement émetteurs. Son objectif 2025 était fixé à 96,3 grammes de CO2 par kilomètre, et les prévisions indiquaient qu’il parviendrait à s’en approcher suffisamment pour éviter les pénalités. La marque développe parallèlement son offre électrique avec l’arrivée du Urban Cruiser dans les concessions européennes, tandis que le bZ4X affiche des performances commerciales honorables, allant jusqu’à devenir le véhicule électrique le plus vendu au Danemark en février 2026.

La situation de Stellantis diffère sensiblement. Le groupe a manqué son objectif CO2 d’environ 6 grammes par kilomètre en 2025 selon les prévisions de Dataforce. Mais le géant automobile possède un atout majeur dans sa manche : Leapmotor. Stellantis détient une participation majoritaire dans ce constructeur chinois de véhicules électriques, qui monte rapidement en puissance sur le sol européen depuis son usine de Saragosse en Espagne. Cette installation se transforme progressivement pour produire jusqu’à 200 000 véhicules Leapmotor par an.

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En créant son propre pool exclusivement avec Leapmotor, Stellantis peut utiliser ces ventes de véhicules zéro émission pour compenser la moyenne de sa flotte sans reverser un centime à Tesla. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Leapmotor a livré plus de 17 000 véhicules en Europe rien qu’au quatrième trimestre 2025 et dispose maintenant d’un réseau de plus de 800 points de vente à travers le continent.

Une source de revenus qui s’assèche progressivement

Ce retrait européen s’inscrit dans une tendance plus large qui comprime les revenus issus des crédits réglementaires de Tesla sur tous les fronts. Les chiffres illustrent clairement cette érosion : après avoir atteint un record de 2,76 milliards de dollars en 2024, ces revenus ont chuté de 28% en 2025 pour tomber à environ 2 milliards. La trajectoire reste orientée à la baisse.

Aux États-Unis, le marché des crédits d’émission a été officiellement supprimé en 2025, privant Tesla d’environ 1,4 milliard de dollars sur neuf mois. En Europe, la Commission européenne a accordé trois années supplémentaires aux constructeurs pour atteindre les nouveaux objectifs CO2, réduisant l’urgence de s’associer à Tesla. Le départ de deux membres majeurs du pool européen accentue cette dégradation sur un continent qui devait partiellement compenser les pertes américaines.

Une nuance mérite d’être précisée : les décisions concernant les pools de l’UE n’ont pas à être définitivement arrêtées avant le 1er décembre de chaque année. Si Toyota ou Stellantis se retrouvait dans une position moins favorable que prévu en milieu d’année, un retour théorique reste possible. Mais la direction générale apparaît clairement : les constructeurs trouvent de plus en plus de moyens de respecter les réglementations par leurs propres forces.

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Les implications pour l’équilibre financier de Tesla

Cette évolution était prévisible, et Tesla en a pleinement conscience. L’entreprise a d’ailleurs reconnu dans ses documents financiers que les revenus issus des crédits réglementaires diminuent et continueront de le faire. Ce modèle économique était par nature temporaire : il existait uniquement parce que les constructeurs traditionnels accusaient un retard dans leur électrification et devaient rémunérer un tiers pour maintenir leur conformité.

Pour Tesla, cette perte reste gérable dans le contexte global de son activité, mais elle constitue un signal supplémentaire indiquant que l’époque des crédits carbone faciles touche à sa fin à l’échelle mondiale. Ces revenus tombaient directement dans les résultats nets avec pratiquement aucun coût de production. Remplacer cette manne par des marges réelles sur les ventes de véhicules nécessite d’écouler beaucoup plus d’unités, une tâche qui se complexifie avec l’intensification de la concurrence venue de toutes parts.

Ford, Honda, Mazda et Suzuki maintiennent pour l’instant leur participation au pool, mais la question devient : pour combien de temps encore ? Chaque constructeur développe sa propre gamme électrique et hybride, réduisant progressivement sa dépendance à ce système. Dans les marchés où la concurrence en matière de véhicules électriques s’intensifie réellement, les ventes de Tesla montrent des signes de ralentissement. Cette dynamique devrait logiquement poursuivre son cours dans les années à venir, obligeant le constructeur californien à compenser cette source de revenus en déclin par une augmentation de ses volumes de ventes ou par une amélioration de ses marges unitaires.

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